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PLAGE DES ONDES

La scène, le Cap d’Antibes. Une fin d’après-midi quand la lumière durcit les ombres, quand le soleil a réchauffé les peaux la journée longue, laissant les baigneurs endormis.


La mer s’étale dans la baie. Au loin, les collines se valonnent. Leurs crêtes surplombent Cannes, rejoignent les frontons encombrés d’immeubles balnéaires, puis s’affaissent avant d’atteindre la pointe du Cap et notre point de chute : la plage des ondes.


C’est une bande de sable étroite, tout juste agrémentée d’une douche au bout du ponton et de buissons piquants à chaque bord. À cette heure, quelques cris d’enfants fusent encore dans les éclats d’eau tandis que les vieux plient leurs chaises, frissonnants. Un couple de quarantenaires arrive bouteille à la main. Branle-bas de combat, les corps se dégourdissent, s’empressent. On déleste les amis de leurs victuailles, on croise les mains, on se prend les pieds dans le sable.


Si vous regardez au large, loin de cette agitation, vous verrez trois baigneurs. Ils sont sur la ligne des bouées, entre deux eaux comme entre deux mondes, curieusement statiques, visages rivés sur les profondeurs. Ici les rires se perdent en chuchotis sur l’eau qui clapote.


Je suis une de ces baigneurs et ce jour-là nous emmenons mon père rejoindre ses souvenirs.


C’est ici qu’enfant il apprit à nager. Sa mère, en jupe longue remontée sur le nombril et talons plantés sur le quai telle une mouette, rabrouait son petit corps, brassant tant qu’il pouvait.


C’est ici qu’à dix-sept ans, avec Grand Marc et Petit Marc, les filles étaient jolies.


C’est ici qu’à cinquante ans, il traînait ses deux ados, ma sœur Christelle et moi-même, nager quelques kilomètres. C’était le sel qu’on lèche autour des lèvres, la chaleur suffocante d’une bagnole sans clim, la serviette humide sur le siège passager qui colle et gratte aux fesses.


Soleil couchant, brise marine, c’est on ne peut plus cérémonial la plage des ondes, on pouvait pas faire mieux. Solennelle bien qu’ encombrée de vagues, ma soeur agrippe le sac gonflé d’eau pour en sortir l’urne...


… Qui fond entre ses mains. Elle fond à toute allure même, parce que désormais les pompes funèbres proposent des services biodégradables et des pots en argile.


On panique, on palme, on plonge chacun son tour. Si ce n’est pas l’air qui manque à ma sœur, ce sont mes oreilles qui sifflent.

Et quand Christelle parvient au fond, au tour de l’urne déjà pleine d’eau de remonter. Elle semble nous narguer dans sa colonne de bulles, baveuse.


La vue obstruée par un nuage d’argile exponentiel, nous brassons quelques mètres plus loin, espérant encore ne pas attirer l’attention avec notre urne écologique et sa traînée dans le sillage.


Finalement, ma sœur ou Grand Marc je ne sais plus, parvient à coincer mon père sous une corniche, bien calé au fond du sable et des remous.


On plonge et on replonge, pour le voir encore un peu, un peu mieux, d’un peu plus près. Depuis la surface, il me paraît trop loin. À peine le temps de photographier ce moment que l’urne brise. Les cendres s’échappent et se portent vers nous. On n’a pas le goût du morbide, alors c’est marche-arrière puis demi-tour.


Mes bras sabrent vigoureusement, mon souffle est régulier. Il est là-bas et je n’ai pas envie de me retourner. Savoir me suffit et je n’ai besoin que de ce moment, dans l’eau et le soleil. Le masque ventousé aux orbites, j’entraperçois en travers du remous les branches écarquillées d’un pin. Au raz des flots se profile le lacet de la route, la trace des cyclistes, et loin dans mon dos, se projette le ciel en coupe. Finalement je distingue l’empierrement abîmé d’une tourelle, base avancée de la plage qui présage un retour imminent.


Ballons, cris, moteurs. En sortant de l’eau, tout est là, toute cette vie. On va rejoindre sur une dalle de béton ma mère, sa tête de tortue un peu recroquevillée, et d’autres copains de mon vieux. On se sent un peu patauds, pantelants, avec tous ces gens autour qui ne savent pas pendant que nous savons tant.


Mon père a envahi ce paysage. Ce coin de vie, où j’ai eu comme lui 6 puis 18 ans, où j’ai chanté avec des amis, où j’ai pleuré quelques amoureux. Il a envahi ces souvenirs et les prochains, en tache d’huile dans les couleurs.


Un jour j’aurai des enfants, on viendra ici nager de la tourelle jusqu’aux bouées, et ils sauront sans savoir vraiment, ce que mon père était.