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DU VOYAGE ET DU CÉLIBAT

Pour la version sonore, c’est par ici !


“Vraiment, vous avez besoin de vacances... Mais Caroline part en Indonésie avec son mec, Béa n’est pas dispo en Juin, et les vacances avec la cousine et son mari au Spitzberg ça ne vous dit rien ? Allez hop, direction copinesdevoyage.com pour trouver le voyage qui vous fera envie, et vos nouvelles copines de périple.”



Copinesdevoyage.com est destiné aux femmes émancipées, de celles qui n’attendent pas d’avoir un mec pour vivre. Elles réitèrent chaque vendredi soir leur choix autour d’un cosmopolitain, mais ne souhaitent pas affronter le buffet de l’hôtel toute seule. Des vagins aux pouvoirs d’achat qui ne demandent qu’à être stimulés, puisqu’à défaut de bambins qu’elles ne pourront ni pourrir ni gâter, autant les encourager à se pourrir et se gâter elles-mêmes.



Le voyage… Le voyage qui comble le blanc de conversation de mon rendez-vous galant. Celui qui se tient en face espère entendre de ma bouche le récit extraordinaire qui me labellise du sceau de la femme espérée, qui me fait Shéhérazade. On aura tous deux FAIT l’Inde, ou le Chili, et on se verra déjà en fond d’écran au sommet du Kilimandjaro.


“ Pis, c’est où que t’as envie d’aller toé ?” Encore un donc, qui réclame ses biberons de berceuses héroïques, attendant que je me révèle Lara Croft, aventurière maternante. Je ne lui dirai pas qu’au bout d’un an de chambre d’hôpital, de râles et de morphine, j’ai mon lot d’émotions pour un bout, et qu’aujourd’hui ne lui en déplaise j’aspire au calme routinier. “En fait... j’ai pas ben l’goût de voyager en ce moment”. Les dix prochaines minutes de conversation avortent sans crier gare. L’oeil de mon interlocuteur cligne. J’ai court-circuité les formalités d’usage, contourné la feuille de route avant qu’il ait pu sortir sa meilleure munition, un trek au Ladakh.


Certes voyager peut provoquer la rencontre, ressourcer l’âme. Mais encore faut-il faire preuve d’une prédisposition au lâcher prise. Pouvons-nous encore être voyageur sans être touriste ? N’est-il pas curieux de s’inviter chez les autres avec notre argent pour toute justification à cette intrusion ? Quand à encourager les femmes à partir en groupes non-mixtes sous prétexte de satisfaire leur besoin de sécurité, c’est à peu près aussi plate que de vouloir leur réserver des wagons dans le métro londonien. Vivement le retour au gynécée, histoire d’être vraiment tranquille.


Je lâche donc mon fou cynique et remplis mon profil. Je suis une copine de voyage. À moi l’aventure en robe à fleurs et voiture décapotable, un air de Thelma et Louise en page d’accueil mais sans femmes battues ni viol sur le parking. Rando-zen au Maroc - 680 €. Bien-être en Thaïlande - 1490.


Je clique sur l’encadré “Out of Africa” et son imprimé léopard. Quoi de mieux que l’évocation nostalgique post-coloniale pour rêver l’amour en safari photo. On se roulera sauvagement sur une peau féline, une corne d’éléphant accroché à la tête de lit.


Et que je trolle et que je snobe et que je me crois mieux que tout le monde.


J’explore les onglets et arrive en Inde du Nord : Il est très facile de s'imaginer dans une Inde romantique, aux forts et aux palais de contes des Mille et une nuits, où le temps semble s'être arrêté. Ou de se croire dans une Inde peuplée de tigres du Bengale, de singes et d'éléphants.


Le voyage en forme de rêve. On le raconte juste pour moi, en sur mesure. Je n’aurai plus qu’à être heureuse, heureuse par conviction, d’être seule plutôt que mal accompagnée. Heureuse de me voir forte, et de surtout rester moi-même : souriante, volontaire, dynamique, je ferai du yoga, je serai Shéhérazade, Lara Croft, et puis encore épanouie et dédiée à mon bien-être ! Car le célibat des femmes n’est acceptable qu’en étant héroïque. Celles qui font les premières pages de Elle magazine sont écrivaines, entrepreneures, ni esthéticienne ou caissière chez Métro. Le célibat au rayon charcuterie, c’est tout de suite moins vendeur.


Le nombre de personnes célibataires est en augmentation. Allez savoir s’il s’agit d’une rupture des liens sociaux ou de nos volontés décuplées d’épanouissement personnel. Notre valeur monétaire elle au moins, demeure fiable. J’imagine des hommes en costards chercher dans les courbes de nos vies qui ne se rejoignent plus, comment nous faire vivre au-dessus de nos moyens, nous divertir en solo plutôt qu’en duo, rendre belles nos solitudes.


Il y a quelques mois un article de France culture sonnait le glas du slow. Mièvre, quétaine, pudibond, il ne se danse plus, ni à 15 ni à 30 ans. Se frotter, se rouler des pelles, oui. Se tenir l’un près de l’autre dans un silence que l’on brise d’un courage maladroit non. Un peau à peau délicat non. Je préfère fermer les yeux, me jeter tête la première et fourrer ma langue dans sa bouche. Il me veut vierge sulfureuse.


Être chaude, être charnelle, oui. Être timide et avoir deux mains gauches, non.


Après quelques observations senties à propos de la pollution sonore des bateaux pneumatiques et l’exode des Rohingya, Copinesdevoyage.com fermera mon compte. Mon rendez-vous galant rentrera quand à lui dormir sur sa béquille sans comprendre que l’âpreté de ses approches tactiles n’a pas le don de m’exciter. Je serai princesse, je serai aventurière, je serai mère et je serai fatale. Je rentrerai dans mon lit en me demandant pourquoi j’ai appris à être tout ça mais qu’importe, puisqu'on m’a dit que je serai heureuse.


Bisous